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"Une logique qui s'apparente au fétichisme" : pourquoi des criminels sexuels comme Dominique Pelicot ou Joël Le Scouarnec documentent leurs actes

Que ce soit dans des journaux intimes ou dans des milliers de vidéos et photos, certains auteurs de viols ont fourni aux autorités des testaments criminels qui ont permis de les condamner.

« J’étais possédé par le désir d’écrire. Je rentrais chez moi et je me délectais à rédiger. » Pendant près de quarante ans, le chirurgien Joël Le Scouarnec a consigné sur des milliers de pages de « journaux intimes » les viols et agressions sexuelles de 349 de ses patients. Un listage méthodique de ses victimes, majoritairement mineures, classées dans des « carnets noirs » et archivées dans des disques durs et une clé USB portant le poids de 300 000 vidéos et photos pédopornographiques.

A quelques centaines de kilomètres des hôpitaux où sévissait Joël Le Scouarnec, Dominique Pelicot a filmé 72 hommes venus violer à près de 200 reprises sa femme. Plus de 20 000 photos et vidéos des sévices infligés à Gisèle Pelicot, victime de soumission chimique, seront précautionneusement accumulées. Des testaments criminels ensuite recoupés, classés et archivés par date, avec des intitulés d’une brutalité explicite.

A l’origine du dévoilement de ces affaires de criminalité sexuelle : la saisie du matériel informatique des violeurs sériels. En consignant leurs crimes, les deux hommes ont fourni des archives accablantes, des aveux consignés, des testaments criminels, permettant aux enquêteurs d’identifier 299 victimes de Joël Le Scouarnec et de remonter à l’identité de cinquante complices de Dominique Pelicot dans l’affaire des viols de Mazan. Pour leurs crimes sexuels, les deux hommes ont été condamnés à la peine maximale pour viols : vingt ans de prison.

Si cette pratique reste « rare » et « clairement minoritaire », soulignent des psychiatres spécialistes de ces types d’affaires, pourquoi certains criminels sexuels en série comme Dominique Pelicot ou Joël Le Scouarnec, Michel Fourniret ou encore Jacques Leveugle consignent-ils leurs actes par écrit ou en vidéo ?

Lorsque le psychiatre Paul Bensussan questionne Dominique Pelicot sur son usage des vidéos des viols de son épouse à l’occasion de son expertise psychiatrique, celui-ci admet d’emblée les avoir revisionnées à des fins autoérotiques, trouvant « sa femme belle sur ces images ». La consignation des scènes de viol sous-tend donc au désir de pouvoir « revivre l’expérience et les sensations procurées à volonté », analyse Laurent Layet, second expert psychiatre de Dominique Pelicot. Patrice Le Normand, psychologue mandaté pour l’expertise de Joël Le Scouarnec, y voit une « prolongation de la jubilation et un moyen de ‘resavourer’ l’expérience ». « Ils rejouent la satisfaction exhibitionniste jusqu’à leur visionnage au procès ou devant le psychiatre dont c’est le métier de lire la déviance, la perversion et la manipulation », ajoute-t-il.

Un moteur classique, selon Paul Bensussan, mais insuffisant pour expliquer le phénomène, puisque filmer devient plutôt « une composante de la jouissance elle-même », à la fois le « prolongement » et la « fixation du mode opératoire ». Laurent Layet, qui a visionné les vidéos des viols perpétrés par Dominique Pelicot, détaille l’importance de son mode opératoire, qui au fil des années « s’enrichit, devient plus sophistiqué, plus précis, plus chirurgical ». Une mise en scène méticuleuse, où les hommes sont déshabillés dans l’entrée de la maison, se lavent les mains, les réchauffent et où Dominique Pelicot veille à ce qu’aucune odeur de parfum ou de tabac ne subsiste sur leur corps.

« Le scénario filmé devient tout aussi important que le viol lui-même. »

Laurent Layet, expert psychiatre

à franceinfo

Dans le cas de Dominique Pelicot, il serait toutefois « hasardeux de considérer que les faits ont débuté avec les premières vidéos », alerte Paul Bensussan. « Les éléments judiciaires suggèrent une trajectoire antérieure », assure-t-il. « La consignation n’est généralement pas présente d’emblée. Elle apparaît lorsque la délinquance s’installe et se structure : un acte d’abord isolé occasionne une répétition, puis une ritualisation. » Il est donc question, chez ces criminels sériels, d’une logique de surenchère qui à son paroxysme rejoint « la volonté d’archivage », marquant une rupture « où le sujet ne se contente plus d’agir, il organise et met en scène ». Le criminel produit la scène autant qu’il la regarde, se positionnant à la fois comme « acteur, spectateur et organisateur ».

« Mon journal intime, je le relisais une fois (…) puis quand je les mettais dans un dossier, je n’allais pas le revoir », avait en revanche déclaré Joël Le Scouarnec à Patrice Le Normand lors de son expertise. Si cette absence de visionnage ultérieur est mise en doute par ces experts, compte tenu des milliers de pages et de vidéos retrouvées dans ses archives, cette information met tout de même en exergue une « logique de conservation prévalente ». La simple existence de ces archives figeant l’expérience suffit à les satisfaire. Savoir qu’elles existent, « à proximité », les « rassure ». « C’est le même mécanisme que les mères infanticides qui congèlent leur bébé près d’elles, la proximité leur donne le sentiment d’en prendre soin psychiquement », assure l’expert.

Répertorier, classer, accumuler, collecter, contrôler est « inhérent » à la personnalité de Joël Le Scouarnec, certifie Patrice Le Normand, « c’est la caricature du comptable ». Pour chacune des victimes, le chirurgien consigne le lieu, l’heure, le nom, l’âge et l’adresse.

« Comme les collectionneurs de timbres, ce sont de véritables collectionneurs d’images. »

Laurent Layet, expert psychiatre

à franceinfo

« Classifier » leurs crimes leur donne « le sentiment de reprendre contrôle sur l’aspect addictif de leurs comportements », assure l’expert psychologue. Pour eux, la classification est une forme de reprise en main sur des comportements auxquels ils ne résistent pas.

Joël Le Scouarnec « passe son temps à pétrir et manipuler les souvenirs de ses actes dans ses écrits » et aime faire du récit de ses actes un « objet intellectuel », qu’il analyse parfois sous le spectre médical via des tableaux Excel, poursuit Patrice Le Normand. « Comme un œnologue qui taste son verre de vin pendant des heures pour décortiquer les arômes et textures », réduire l’autre à un objet d’étude scientifique lui « procure un plaisir tenace ». Il reconnaît d’ailleurs auprès des psychiatres « cette boulimie d’images » : « Il m’en fallait toujours de nouvelles, j’y passais des heures et des heures. »

« Cela devient un boulot à temps plein », complète Audrey Renard, cheffe d’escadron du département des sciences du comportement de la gendarmerie nationale et autrice de Profileuse (éd. Albin Michel). Avant de faire le parallèle avec le pédocriminel et tueur en série Michel Fourniret : « Ecrire était pour lui à la fois une fin et un moyen. Une fin parce que cela accentuait la satisfaction tirée de ses crimes, mais aussi un moyen qui lui permettait d’exceller. C’était une technique opérationnelle, stratégique et tactique pour mieux préparer ses prochains actes. » Cette dynamique s’inscrit aussi dans une « logique de stockage et de classement extrêmement organisée, qui s’apparente à une forme de fétichisme », complète Paul Bensussan. La documentation n’est donc plus seulement d’une archive, mais un « trophée ».

La fonction d’archivage est également essentielle pour ces criminels sériels, qui construisent une forme de « monument intime », analyse-t-il, à l’image de Jacques Leveugle qui dresse ses mémoires criminelles d’agressions sexuelles et viols dans lesquelles il recense 89 mineurs âgés de 13 à 17 ans, entre 1967 et 2022, dans une dizaine de pays, ou plus récemment du père de famille de Lucenay (Rhône), qui a filmé les agressions et viols commis sur 34 petits garçons âgés de 2 à 9 ans.

« L’archive est une victoire sur l’oubli, une trace de leur capacité à transgresser impunément. Le message implicite est une forme de défi lancé à la société. »

Paul Bensussan, expert psychiatre

à franceinfo

« Figer la scène dans le temps grâce à l’image ou l’écrit leur donne l’illusion d’une domination durable », une véritable « incarnation de la toute-puissance », poursuit-il. Selon Patrice Le Normand, la documentation des viols répond au besoin moteur de contrôle de soi et de l’autre et devient un « moyen de lutter contre la faille narcissique et contre l’effondrement dépressif à travers le sentiment de toute-puissance que cela génère en lui ».

Joël Le Scouarnec se complaît ainsi à faire des récits de ses crimes des « œuvres dont il est le héros de premier plan », analyse de son côté l’experte psychiatre Isabelle Ribeyrol Alamome. « J’ai réfléchi au fait que je suis un grand pervers. Je suis à la fois exhibitionniste, voyeur, sadique, masochiste, scatologique, fétichiste, pédophile. Et j’en suis très heureux », avait-il par exemple exposé dans l’un de ses carnets.

« Même si c’est paradoxal, je n’ai jamais considéré ma femme comme un objet. Malheureusement, des vidéos montrent le contraire », avait de son côté concédé Dominique Pelicot lors de son procès. L’analyse de Laurent Layet soulève que le contrôle absolu de la victime, que l’agresseur considère comme un « objet sexuel, possédé et dépourvu d’existence propre au sens d’un individu », constitue effectivement l’une des principales explications à ce phénomène de consignation. Les images et les récits représentent pour les auteurs « la preuve de la domination exercée et de la transgression » : le dernier maillage du contrôle total de l' »objet sexuel ».

« Consigner les crimes, c’est contrôler totalement l’objet sexuellement. »

Laurent Layet, expert psychiatre

à franceinfo

« C’est la toute-puissance, c’est leur film, leur scénario, qui crée une inflation narcissique et donc un sentiment de surpuissance et d’impunité », ils se pensent donc « au-dessus des femmes et des lois », assurent les psychiatres à propos des différents « collecteurs » et « collectionneurs », comme Joël Le Scouarnec, Dominique Pelicot, Michel Fourniret, Théo D., Jeffrey Epstein, ou encore Jacques Leveugle.

« Je n’imaginais pas qu’on tomberait un jour dessus », avait déclaré Joël Le Scouarnec en détention. Et pourtant, c’est paradoxalement en consignant leurs aveux consignés que ces criminels sériels se sont auto-compromis, alors même que leurs victimes n’étaient guère en mesure de les dénoncer, puisque le mode opératoire leur ôtait des souvenirs du viol.

Le « contexte d’impunité est vécu comme une validation permanente », soutient Paul Bensussan. « Le sujet peut avoir conscience du risque, mais c’est comme s’il était purement théorique, abstrait et différé face à la gratification immédiate, étaye-t-il. Avec la répétition, le sentiment de danger s’émousse jusqu’à disparaître. Le risque ne joue plus de rôle inhibiteur et peut même participer à la gratification. » Finalement, le besoin narcissique est plus fort que le risque pris.

« Une véritable dynamique addictive s’installe : chaque acte non découvert renforce le sentiment d’invulnérabilité, renforçant le sentiment de transgression et de toute-puissance. »

Paul Bensussan, expert psychiatre

à franceinfo 

Cette mécanique psychologique renvoie à un ressort bien connu des analystes comportementaux. Comme le souligne Audrey Renard, le sentiment d’impunité est tellement puissant et ancré qu’il finit par l’emporter sur la prudence. C’est « comme le tueur en série qui finit par tomber, parce que plus il commet de crimes, plus il se sent fort, irrattrapable et plus il commet des erreurs, analyse la profileuse. C’est l’illustration ultime de la fable du corbeau et du renard. Le corbeau se sait tout puissant, donc le renard le flatte et remplit son ego, jusqu’à ce que le fromage tombe. »


Source:

www.franceinfo.fr

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