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Les algorithmes et l'IA réduisent les horizons de nos bibliothèques

L’émergence et le développement d’internet portaient en eux la promesse d’une culture plus foisonnante et d’un espace d’exposition pour toutes les expressions. La facilité d’accès aux œuvres s’est concrétisée, pour la majorité : consultation ou achat en ligne se réalisent en quelques clics, avec une certaine variété de formats à la clé, audio, numérique ou physique, si nécessaire.

Mais la démultiplication de l’offre a fait émerger un autre enjeu majeur, celui de la découvrabilité. Cette dernière désigne la possibilité, pour une œuvre, d’être repérée dans un « réservoir » d’offres pratiquement sans limites. Cette découvrabilité peut être liée, dans un environnement numérique, à une simple disponibilité en ligne, mais elle s’étend à l’exposition d’une œuvre, la visibilité qui lui permettrait d’être remarquée.

La Commission européenne s’est penchée sur ce concept dans le cadre de son plan « Boussole culturelle », porté par le commissaire européen chargé de l’équité intergénérationnelle, de la culture, de la jeunesse et du sport, Glenn Micallef. La découvrabilité, assure ce dernier, « est devenue une condition première pour préserver et promouvoir la diversité culturelle et linguistique de l’Europe, une pierre angulaire du projet européen ».

L’Union européenne n’est pas le seul espace culturel et politique à se préoccuper de la diversité au sein des environnements numériques. Les ministères de la Culture du Québec et de la France travaillent main dans la main, depuis quelques années déjà, autour de cette notion de découvrabilité, afin d’améliorer le rayonnement des langues, cultures et œuvres sur internet. 

Commander et recommander

Les travaux de la Commission européenne ont notamment été menés sur le secteur du livre, bousculé par l’émergence des librairies en ligne et l’apparition de nouveaux formats, du livre numérique à l’audio dématérialisé, en passant par l’ouverture de nouveaux canaux de distribution, comme l’autopublication.

Néanmoins, constatent les auteurs de l’étude, les librairies ayant pignon sur rue restent les principaux lieux d’achat de livres, puisqu’elles représentent encore les 3/4 des achats de livres imprimés en Europe. Leur rôle en matière de découvrabilité est prouvé et éprouvé, à travers les recommandations directes des libraires auprès des clients ou par les sélections et présentations sur table, par exemple. 

Le rapport de la Commission classe également les bibliothèques publiques parmi les lieux de découvrabilité, ainsi que les recommandations effectuées par des proches, dans les cercles familiaux et amicaux. La presse joue un rôle « plus modeste », selon les auteurs de l’étude, mais qui persiste néanmoins.

Les librairies numériques ne sont pas en reste, mais le tableau est contrasté : 35 % des personnes interrogées dans le cadre de l’étude de la Commission européenne les considèrent comme « relativement importantes » pour obtenir des recommandations d’ouvrages. Cependant, 28 % d’entre elles ne les utilisent pas à cette fin et 21 % ne les jugent pas importantes, dans cette perspective.

Un biais anglo-américain

Au-delà des librairies en ligne, d’autres espaces numériques sont à prendre en compte en matière de découvrabilité, notamment les plateformes d’abonnement, les clubs de lecture en ligne et autres forums, ou encore les réseaux sociaux.

Toutes ces infrastructures ont pour point commun d’être bâties sur des algorithmes, qui « suggèrent automatiquement des livres aux lecteurs en se basant sur des données variées (comme les achats précédents, l’historique des visites ou les choix d’autres utilisateurs) afin de personnaliser l’expérience ». En 2015, rappelle le rapport, environ 30 % des livres imprimés ou numériques vus sur Amazon l’avaient été suite à une suggestion de l’algorithme.

Ce fonctionnement algorithmique a des avantages, indique l’étude, notamment celui de classifier les dizaines de milliers de références disponibles en ligne, ou encore de « faire correspondre des contenus de niche à des audiences restreintes susceptibles de les apprécier ». 

Néanmoins, les algorithmes présentent aussi des défauts de taille, notamment celui de renforcer les habitudes des utilisateurs, en mettant en avant un sujet, un genre ou un auteur peu éloigné des préférences déjà exprimées. Plus grave, la plupart des algorithmes s’appuient largement sur les données de vente ou de consultation, favorisant ainsi les ouvrages classés dans les meilleures ventes ou auréolés des notes les plus avantageuses.

Les titres populaires sont ainsi susceptibles de le rester plus longuement, quand les ouvrages peu exposés, eux, ont encore moins de chance de sortir du lot. Enfin, un biais anglo-américain se dessine, étant donnée la place de la multinationale Amazon sur le marché et l’origine des réseaux sociaux consultés.

« La recherche confirme que de nombreux algorithmes de recommandation finissent par mettre beaucoup plus largement en avant des livres d’auteurs américains », relève le document de la Commission en citant une étude réalisée par Savvina Daniil et Laura Hollink en 2025. Les deux chercheuses y avaient mis en évidence la place prépondérante, jusqu’à 80 % de l’espace disponible, accordée aux auteurs américains dans les recommandations.

Enfin, le secret industriel qui entoure ces algorithmes de recommandation renforce les interrogations qu’ils soulèvent. Quels critères sont véritablement pris en compte pour le choix des ouvrages ? Et quel poids leur est conféré dans le calcul ?

Des langues minoritaires et minorées

Conséquence attendue de ces déséquilibres, des auteurs peu visibles le sont encore moins, et le phénomène tend à s’observer plus particulièrement pour les autrices ou ceux et celles qui écrivent dans des « langues minoritaires », parlées et lues par un réservoir de personnes restreint. « Pour faire simple, les systèmes de personnalisation suscitent l’engagement avec des moyens qui peuvent laisser de côté la diversité des voix », résume le rapport de la Commission européenne. 

Les recommandations algorithmiques se sont généralisées, jusqu’à faire leur apparition dans les catalogues de bibliothèques publiques, note le document, où les mêmes biais peuvent d’ailleurs émerger. Moteurs de recherche, réseaux sociaux, généralistes ou autour de la lecture, ou encore plateformes de livres audio à la demande, aucun support n’y échappe vraiment.

Les effets de l’algorithme se retrouvent parfois dans le monde « physique », à l’instar de la hausse des ouvrages en version originale anglaise, observée dans plusieurs pays européens, dont la France. Elle s’explique notamment par l’influence grandissante de la communauté BookTok, sur le réseau social TikTok, où les titres présentés par les utilisateurs sont le plus souvent des éditions anglophones.

À LIRE – Anglais, IA, inégalités : les défis majeurs qui menacent le français

D’après les réponses recueillies dans le cadre de l’étude, la population européenne se montre pourtant attachée à la lecture d’œuvres signées par des auteurs et autrices de son propre pays d’origine, couplée à une curiosité forte pour les créateurs du territoire européen — malgré le Brexit, le Royaume-Uni reste cité par une part importante des interrogés. L’envie de découvrir d’autres horizons par la lecture apparait donc puissante, mais contrariée par un manque de traductions ou par des difficultés à identifier les titres adéquats.

Malgré les obstacles, quelques pistes

Face au règne des algorithmes, l’une des solutions pourrait être de multiplier les sélections effectuées par des humains, ou de proposer des contenus éditoriaux destinés à faire découvrir des œuvres. Malheureusement, d’après les réponses recueillies dans le cadre de l’étude, ces outils de recommandation ne fonctionneraient que de manière « occasionnelle ». Cependant, sans trop de surprises, ce type de mise en avant, en particulier lorsqu’il est mis en œuvre sur des plateformes européennes, a tendance à faire apparaitre des œuvres d’origines plus diversifiées.

Un obstacle de taille n’est pas lié à l’écosystème numérique, mais bien au marché du livre, puisqu’il s’agit du manque de traductions disponibles, en particulier lorsque le texte original est écrit dans une langue dite minoritaire. Le coût de la traduction est alors plus élevé (au regard du faible nombre de traducteurs et traductrices disponibles), ce qui limite un peu plus sa diffusion.

Parmi les autres facteurs, l’étude de la Commission européenne relève des métadonnées — qui permettent de classer les livres selon un ensemble de critères — lacunaires, qui manquent parfois d’informations cruciales, comme la nationalité de l’auteur. Le manque d’interopérabilité entre les librairies en ligne et autres services d’accès au livre se révèle aussi problématique : il renforce l’« effet silo » autour du lecteur, qui ne consulte ainsi qu’une seule adresse et s’aventure peu en dehors des sentiers battus.

Bien entendu, la domination de certaines plateformes de vente, Amazon en tête, constitue une menace sérieuse à la diversité de l’offre et des recommandations. Sans surprise, la vague de contenus générés par l’intelligence artificielle n’annonce rien de bon : les œuvres européennes risquent d’être noyées dans la masse, tandis que les larges modèles de langage pourraient effacer un peu plus les nuances culturelles entre les populations européennes dans leur production.

Pour répondre à tous ces enjeux, le rapport formule quelques recommandations. Il invite ainsi à une collaboration entre pays membres autour de la découvrabilité, parallèlement aux politiques nationales de chacun d’entre eux. Une action d’enrichissement des métadonnées permettrait de faciliter la circulation des œuvres, tout comme l’alignement des standards en la matière.

Pour sensibiliser la population, des campagnes pourraient mettre en avant la création européenne et les enjeux de diversité linguistique. L’éducation aux médias et aux nouvelles technologies pourrait, pour sa part, rendre les citoyens et citoyennes plus alertes face aux risques posés par les algorithmes et les outils d’intelligence artificielle.

Le soutien financier à la traduction, en particulier des œuvres écrites dans des langues minoritaires, est également encouragé, tout comme la recommandation humaine d’œuvres européennes, tant dans les librairies « physiques » que sur les plateformes. En matière de régulation, le rapport suggère une stricte identification des contenus générés par l’intelligence artificielle, mais aussi une plus grande transparence des outils de recommandation et des algorithmes.

L’étude complète de la Commission européenne est accessible ci-dessous.

Photographie : Capture d’écran du site amazon.fr

Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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