Le constat fait par la rédaction du « Monde » est sans appel. La Chine taille des croupières à toute l’industrie européenne (et américaine ou japonaise…) dans tous les secteurs et toutes les gammes de production. D’usine à chaussettes (c’est pour l’exemple), la Chine est désormais productrice d’équipements industriels, de robots, de centrales nucléaires, de panneaux photovoltaïques, d’équipements médicaux de pointe (scanners, IRM…), de voitures électriques dont les performances techniques s’allient aux prix bas pour en assurer le succès commercial. A part les avions de ligne (pour lesquels elle n’a pas encore rejoint le couple Boeing/Airbus), elle fait soit jeu égal soit écrase de sa supériorité tous ses concurrents. Et ce après une « remontada » qui n’a pourtant commencé qu’au début des années 1980.
L’Union Européenne est en réduite, indique Le Monde, à se demander si elle ne va pas devoir renoncer à son mantra idéologique sur le libre-échange et opter pour une politique commerciale protectrice. Les historiens de la Révolution industrielle pourront alors s’appuyer sur leurs débats au sujet de l’opposition des politiques commerciales opposées de la Grande-Bretagne et de la France. La première poussant un libre-échange sans limites, pour bénéficier de son avance industrielle. La seconde étant plus réticente, notamment pour défendre sa paysannerie contre des importations dans le cadre du compromis historique entre paysans et grande bourgeoisie.
Cécité généralisée
Mais ces articles du Monde s’interrogent sur une apparente cécité des responsables politiques et des dirigeants industriels qui auraient été incapables d’anticiper cette remontada chinoise et ses conséquences sur l’emploi ou la souveraineté européens. Ils en livrent plusieurs explications, indiquent que tous les dirigeants n’ont pas été aveugles. Comme ces ingénieurs d’EDF qui se doutaient bien que les Chinois allaient faire « comme eux » : apprendre la technologie (pour EDF auprès de Westinghouse pour les réacteurs à eau pressurisée choisis contre la technologie graphite/gaz développée au CEA, pour les Chinois auprès d’EDF) puis la développer pour leur propre compte. Mais il est certain que la cécité a été dominante. Notamment dans l’anticipation de la capacité de la Chine et des Chinois de devenir des scientifiques, innovateurs, inventeurs, déposeurs de brevets, capables de construire une domination commerciale sur la base d’une maîtrise, voire une avance scientifique et technique.
Cette cécité-là, je l’ai rencontrée durant de nombreuses années comme journaliste. Pas seulement dans mes échanges avec des responsables politiques, scientifiques ou industriels, mais… là où je travaillais. Notamment dans la rédaction de Libération où j’ai sévi de 1995 à 2016. « Oh, ils ne font que copier »… voici ce que m’a rétorqué un jour notre correspondant permanent à Pékin au début des années 2000 (non, ce n’était pas Pierre Haski). Il me répondait ainsi lors d’une discussion à deux à Paris, alors que je lui demandais pourquoi il ne proposait jamais d’articles sur l’essor de la production scientifique chinoise. J’ai eu beau lui donner des chiffres sur cet essor, lui montrer des articles signés de Chinois, seuls ou en coopération avec des Américains et des Européens, dans les revues scientifiques les plus prestigieuses (Science, Nature, PNAS, etc.), rien à faire. Quant à Pierre Haski, à part un reportage sur les premiers taïkonautes, il a lui aussi pratiquement ignoré cet essor. Mais cette négligence, cette cécité était en réalité généralisée dans la presse française, en particulier chez ses rédactions en chef.
Ignorances des élites
Son origine ? Une hypothèse un peu malveillante serait d’y voir une sorte de racisme refusant aux Chinois la capacité d’égaler les Européens ou les Américains dans l’activité scientifique. On peut plus certainement y voir, pour les élites politiques et journalistiques françaises l’effet de leurs ignorances quant à la réalité de la production scientifique et technologique. Quant à mes collègues spécialisés en sciences, leur peu d’appétit pour les sujets de politiques scientifiques ou pour les analyses du rôle des sciences dans les développements technologiques et industriels, peut expliquer leur discrétion remarquable sur l’essor scientifique et technologique chinois. Quel rôle cette cécité de la presse a eu dans la cécité des dirigeants politiques et industriels ? Difficile de le démontrer, mais il serait étrange qu’elle n’ait eu aucune influence.
J’ai tenté de la combattre par des articles à Libération, mais ils ne sont parus, pour la plupart, que sur le blog {Sciences²} que j’ai tenu pour son site web à partir de 2008, avec une très grande liberté de publication. Voici, par exemple, ce début d’un article publié en 2012 : « Pour anticiper l’évolution du monde, certaines informations pèsent d’un poids très lourd. Voici l’une d’elles : en 2022, la Chine pourrait produire davantage d’articles scientifiques que les Etats-Unis. C’est écrit dans l’éditorial de la dernière livraison de Nature Publishing Asia, spécial Chine. Et cette prédiction n’a rien d’un pari fou de futurologue, elle ne fait qu’extrapoler l’évolution du nombre de publications scientifiques issues des laboratoires de ces deux pays depuis 1990.
Les chiffres peuvent donner le tournis. En 2000, la Chine produisait près de 30 000 articles scientifiques. Et près de 150 000 en 2010. De leur côté, les Etats-Unis sont passés, durant cette période, de 250 000 à 280 000 articles. En 2022, si les courbes se poursuivent, ils produiront chacun 350 000 articles.
Cette inflation suit une double logique : la croissance vigoureuse du nombre de scientifiques – 90 % de ceux qui ont existé depuis deux mille ans sont vivants ; et des politiques d’évaluation malsaines qui les poussent à publier des résultats partiels, voire douteux, afin de booster leurs nombres de publications.
Mais le phénomène majeur des dix dernières années, c’est l’irruption brutale d’un nouveau géant de la science, la Chine. »
Les analystes de Nature publishing Asia avaient d’ailleurs un peu sous-estimé la rapidité de la montée en puissance de la Chine puisque c’est dès 2018 que la Chine est passée devant les Etats-Unis, montrait ce post du blog le 18 février 2025 :
Or, la capacité de la Chine à passer d’usine bas de gamme du monde à sa domination actuelle sur les productions de haute technologie avait un préalable : construire un système scientifique puissant, capable de rattraper le meilleur de la science mondiale et sous-bassement d’un système d’enseignement supérieur capable de « produire » par millions les scientifiques et les ingénieurs nécessaires à son essor productif dans les hautes technologies. Cette construction était perceptible dès le début des années 2000 dans les publications scientifiques internationales. Elle se voyait dans les signatures, les participations aux conférences scientifiques, la présence massive des doctorants et post-doctorants dans les laboratoires US ou européens. Elle aurait pu avertir… si elle avait été mieux décrite par la presse lue par les dirigeants politiques.
Manchette paradoxale
Quant au Monde… son traitement du sujet dans les années 1990 et 2000 n’a pas été vraiment différent des autres médias sur ce sujet. J’en vois la trace paradoxale… dans cette manchette du 7 avril 2018 qui annonce un article de votre serviteur :
Paradoxal, parce que la décision de faire la manchette d’un quotidien sur une information – la Chine deuxième puissance scientifique mondiale – qui fait référence à un fait survenu… en 2006, peut vraiment surprendre. Comme le précise l’article fondé sur un rapport de l’Observatoire des sciences et des techniques portant sur la période 2000-2015, c’est bien en 2006 que la Chine atteint ce rang dans le volume total des publications scientifiques.
Comment expliquer une telle décision ? Pour la comprendre, il faut ajouter que cet article m’a été commandé la veille de sa publication, à 19 heures, par Luc Bronner, à l’époque Directeur de la rédaction. Et sa commande provenait de sa lecture… du post de ce blog, publié en fin d’après-midi, et modestement titré « La place de la France dans la science mondiale ». Je fus très heureux de voir la rédaction en chef sensible au sujet au point de me commander une page entière à rédiger en quelques heures. Mais très surpris de découvrir le lendemain qu’elle en faisait le titre principal de la Une du quotidien. Difficile de ne pas voir dans cette décision une sorte de prise de conscience très tardive d’un phénomène majeur jusqu’alors très peu perçu par la rédaction en chef du Monde.
Source:
www.lemonde.fr





