Si certains y voient la preuve que l’IA générative va générer des destructions d’emploi massives, d’autres soulignent que la technologie constitue une excuse commode pour masquer une mauvaise gestion et des difficultés économiques.
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En fin de semaine dernière, juste avant que l’attaque de Trump contre l’Iran n’occupe tous les gros titres, Jack Dorsey, l’ancien patron de Twitter, a brièvement fait la une de l’actualité en annonçant sur X le licenciement de plus de 40% de ses effectifs (4 200 personnes) au sein de son entreprise Block, un spécialiste des paiements anciennement baptisé Square. Une décision motivée, selon l’entrepreneur de la Silicon Valley, par une adoption rapide de l’IA qui permet d’accroître drastiquement la productivité des employés et nécessite donc moins de personnel.
Cette annonce a défrayé la chronique dans un contexte déjà marqué par une forte incertitude quant à l’impact de l’IA sur le marché du travail et l’économie en général. La semaine dernière, un scenario prospectif imaginant une récession économique de longue durée causée par un chômage persistant suite à l’adoption massive de l’IA a fait paniquer Wall Street. En semblant valider certaines de ses prédictions, l’annonce de Jack Dorsey a naturellement fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses réactions oscillant entre l’inquiétude et le catastrophisme.
En réponse au message de Jack Dorsey, Scott Santens, une personnalité publique défendant de longue date l’introduction d’un revenu universel, a déclaré que cette mesure ne pouvait désormais plus attendre, suggérant ainsi qu’une large part de la population serait bientôt au chômage à cause de l’IA et qu’il faudrait d’urgence leur garantir un moyen de subsistance.
Un licenciement économique déguisé ?
Mais il n’a pas fallu longtemps pour que certaines voix dissidentes se mettent à questionner l’annonce de Jack Dorsey : et si le dirigeant de Block essayait d’arrondir les angles en camouflant un licenciement économique en audacieux pari technologique ? Capitale mondiale de la technologie, la Silicon Valley est également maîtresse dans l’art de la communication, et il est beaucoup plus séduisant de dire que l’on taille dans ses effectifs parce que l’adoption d’une technologie de pointe permet de le faire que d’admettre que l’on est contraint de licencier pour raisons économiques. Wall Street a du reste mordu à l’hameçon : l’action de Block a bondi de plus de 20% suite à l’annonce de Jack Dorsey.
D’autres sont beaucoup plus dubitatifs. « La majorité de ces licenciements ne sont probablement pas dus à l’IA », confie ainsi Dan Dolev, de Mizuho Americas, une holding bancaire, l’entreprise ayant selon lui « énormément embauché » au cours des dernières années. Block comptait un peu moins de 4 000 employés fin 2019. Trois ans plus tard, ce chiffre était passé à près de 12 500, soit un triplement des effectifs. Des embauches certes justifiées par les années fastes du Covid : son chiffre d’affaires annuel est passé d’un peu moins de cinq milliards en 2019 à 24 milliards aujourd’hui, porté par l’essor du commerce en ligne. Mais l’entreprise a dernièrement affiché des résultats décevants dans un contexte difficile pour la tech.
Dans un nouveau message posté sur X, Jack Dorsey, tout en maintenant que l’IA était sa motivation première, a admis à demi-mot qu’il s’agissait aussi de dégraisser le mammouth : « Oui, nous avons trop recruté pendant le Covid parce que j’ai eu le tort de construire deux structures d’entreprise séparées (Square et Cash App) plutôt qu’une seule », a-t-il déclaré.
« AI washing »
Block n’est pas la seule entreprise à avoir embauché à tour de bras pour répondre à ses besoins durant les années fastes du Covid, avant d’être contrainte de se séparer d’une partie de ses effectifs une fois la situation revenue à la normale. Google, Amazon, Meta et bien d’autres ont tous procédé à des vagues importantes de licenciement au cours des dernières années. À l’instar de Block, certaines d’entre elles ont, selon une étude d’Oxford Economics, préféré dire que ces licenciements étaient motivés par l’adoption de l’IA pour ne pas se prendre une correction à Wall Street.
En effet, invoquer la transformation via l’IA « envoie un message plus positif aux investisseurs que de pointer des embauches excessives par le passé », note l’étude. Sam Altman, le patron d’OpenAI, parle à cet égard d’ »IA washing », en référence au green washing.
Les difficultés économiques de Block
À cet élément conjoncturel s’ajoutent en outre, pour Block, des éléments plus structurels qui inquiètent quant à son modèle économique. « Block est une entreprise à marges contraintes (paiements marchands, crédit aux particuliers, services financiers liés à Cash App…) et à croissance modérée depuis le Covid. Les taux d’intérêt US n’ont rien arrangé au crédit à la consommation, et surtout les menaces de Scott Bessent de réglementer les taux de cette forme de crédit ont mis la pression sur Block », note ainsi l’entrepreneur français Gilles Babinet dans un message publié sur son compte X.
« De surcroît, l’acquisition d’Afterpay en 2021 a été décevante (rachat en actions très dilutif, valorisation élevée, timing situé au sommet du cycle du « buy now, pay later, fête à plusieurs dizaines de millions de dollars pour célébrer la transformation de Square en Block »). »
Une comparaison avec ces concurrents directs permet de se rendre compte de la situation peu reluisante dans laquelle se trouve Block. « Pour chaque dollar de bénéfice brut, Block en conserve 16 centimes sous forme de résultat opérationnel, contre 41 centimes pour PayPal et 53 centimes pour l’européen Adyen. Cet argent qui s’évapore entre le bénéfice brut et la ligne opérationnelle n’est pas un problème d’intelligence artificielle. C’est un manque de discipline opérationnelle. En matière de résultat opérationnel par employé, Block génère environ 167 000 dollars par personne, contre 281 000 pour Adyen. Block est de loin la fintech la moins efficace », note ainsi Om Malik, un investisseur de la Silicon Valley.
La concurrence des stablecoins
À cela s’ajoute une menace supplémentaire : celle des stablecoins, auxquels le GENIUS Act, passé aux États-Unis l’été dernier, offre désormais un cadre réglementaire outre-Atlantique, déjà proposé par le règlement MiCA en Europe.
Or, Block a bâti son modèle économique sur un système de paiement qui prélève un pourcentage (entre 2 et 3%) sur chaque transaction. Cette commission se justifie dans la mesure où l’infrastructure traditionnelle des paiements par carte, dominée par Visa et Mastercard, est coûteuse et parsemée d’intermédiaires qui prennent chacun leur part.
Les stablecoins, eux, fonctionnent sur des blockchains à faible coût comme Solana ou Base, et peuvent donc régler des transactions pour une fraction de centime, quasi instantanément et sans aucun intermédiaire. Leur adoption à grande échelle constituerait donc une sérieuse menace pour Block.
D’autant que s’y ajoute celle de l’IA générative, à travers les agents personnels utilisés pour faire des achats en ligne. Un scenario d’ailleurs envisagé dans le travail de prospective conduit par Citrini, qui dépeint un futur où chacun d’entre nous serait doté d’un assistant d’IA pour faire nos achats en ligne, comparant automatiquement les prix, optimisant les circuits de paiement et exécutant des transactions pour notre compte, accélérant ainsi le basculement des systèmes de paiement vers les stablecoins, plus efficaces.
Sur cet aspect, Wall Street ne s’y trompe pas : si elle a rebondi après la récente annonce de Jack Dorsey, l’action de Block, qui se vend actuellement autour de 65 dollars, demeure nettement sous son pic de 250 dollars atteint à l’été 2021.
Source:
www.journaldunet.com





