Le scandale des milliards de dirhams dépensés pour l’importation de moutons et de viandes rouges est en train de devenir l’un des plus grands fiascos politiques et économiques du Maroc contemporain. Ce qui devait être au départ une opération de soutien au pouvoir d’achat et de sauvegarde du cheptel national s’est progressivement transformé en symbole d’un profond malaise national, mêlant soupçons de favoritisme, opacité financière, incapacité gouvernementale et sentiment d’abandon généralisé au sein de la population marocaine. Aujourd’hui, dans les cafés, sur les réseaux sociaux, dans les marchés et jusque dans les débats parlementaires, une même question revient avec colère : comment des milliards de dirhams ont-ils pu être dépensés sans que les Marocains ne ressentent la moindre amélioration réelle dans leur quotidien ?
Depuis plusieurs années, le Maroc subit une sécheresse historique qui frappe de plein fouet l’agriculture et l’élevage. Les barrages se vident, les terres s’assèchent, les petits éleveurs disparaissent progressivement, incapables de supporter l’explosion du coût des aliments pour bétail. Dans certaines régions rurales, des milliers de familles vivant traditionnellement de l’élevage ont vu leur situation économique s’effondrer. À cette crise climatique se sont ajoutées une inflation massive, une hausse vertigineuse du coût de la vie et une perte dramatique du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Le mouton de l’Aïd, autrefois accessible à une grande partie des ménages marocains, est devenu pour beaucoup un luxe inaccessible.
La situation était devenue tellement critique que le roi Mohammed VI lui-même avait appelé les Marocains à renoncer exceptionnellement au sacrifice de l’Aïd afin de préserver le cheptel national. Une décision extrêmement rare, lourde de symboles et vécue comme un véritable choc dans un pays où la fête du sacrifice occupe une place centrale dans la vie religieuse et sociale. Beaucoup y ont vu l’aveu implicite d’un échec des politiques agricoles menées depuis des années.
Face à cette crise, le gouvernement d’Aziz Akhannouch avait promis des mesures fortes. Des exonérations fiscales massives, des suppressions de droits de douane et des aides importantes ont été accordées aux importateurs de moutons et de viandes rouges afin d’inonder le marché marocain et faire baisser les prix. Officiellement, l’objectif était simple : protéger les citoyens, sauver le cheptel et empêcher une explosion sociale. Mais très rapidement, les chiffres ont commencé à provoquer un véritable scandale.
Selon plusieurs estimations relayées dans la presse et par l’opposition parlementaire, les aides, exonérations et avantages accordés auraient atteint plus de 13 milliards de dirhams entre 2022 et 2025. Une somme colossale dans un pays où des millions de citoyens peinent à survivre face à l’inflation. Pourtant, malgré ces milliards injectés, les prix de la viande rouge sont restés extrêmement élevés et les moutons ont continué à atteindre des tarifs parfois totalement absurdes pour la majorité des familles marocaines. Dans de nombreux marchés, certains moutons dépassaient encore les 7 000, 8 000 voire 10 000 dirhams.
C’est précisément là que la colère populaire a explosé. Car aux yeux de nombreux Marocains, quelque chose ne colle pas. Comment expliquer que des milliards aient été engagés sans résultat concret visible ? Comment justifier que le consommateur marocain continue à payer des prix records alors que l’État affirme avoir supprimé les taxes et accordé des facilités énormes aux importateurs ? Où est passé l’argent ? Qui a réellement profité de cette opération ? Pourquoi les petits éleveurs marocains ont-ils continué à souffrir alors que certains importateurs auraient réalisé des profits considérables ?
La comparaison avec l’Europe est particulièrement choquante pour beaucoup de citoyens marocains. En Belgique, par exemple, un mouton peut coûter entre 200 et 350 euros selon la taille et la période. Pourtant, le salaire minimum belge dépasse largement les 2 000 euros bruts par mois et le pouvoir d’achat y reste incomparablement supérieur à celui du Maroc. Au Maroc, le SMIG tourne autour de 3 000 dirhams mensuels dans certains secteurs, soit environ 280 à 300 euros. Cela signifie que certains moutons vendus à 7 000 ou 10 000 dirhams représentent parfois deux à trois mois de salaire pour un travailleur marocain. Cette réalité est devenue insupportable pour une population déjà étranglée par les prix des carburants, des loyers, des produits alimentaires et des factures du quotidien.
Pour beaucoup de familles marocaines, acheter un mouton est devenu une source d’angoisse et d’humiliation sociale. Certains s’endettent. D’autres renoncent discrètement. D’autres encore vivent cette situation comme une blessure morale dans une société où l’Aïd al-Adha possède une dimension religieuse, familiale et culturelle extrêmement forte. Ce décalage entre les discours officiels et la réalité vécue sur le terrain alimente une colère grandissante contre les élites politiques et économiques du pays.
Très rapidement, les accusations de favoritisme et de conflit d’intérêts ont commencé à émerger. Le gouvernement Akhannouch traîne déjà une image extrêmement dégradée auprès d’une partie importante de la population. Beaucoup considèrent aujourd’hui ce gouvernement comme l’incarnation d’un système dominé par les intérêts économiques et les grands groupes financiers plutôt que par les préoccupations sociales des citoyens. Aziz Akhannouch lui-même, ancien ministre de l’Agriculture pendant de longues années avant de devenir chef du gouvernement, reste étroitement associé aux politiques agricoles actuelles et à la gestion du secteur agroalimentaire marocain.
Pour de nombreux observateurs, ce dossier des moutons révèle surtout l’échec global de la gouvernance actuelle. Car le problème ne concerne plus seulement l’agriculture ou le prix de la viande. Il touche désormais à la confiance même entre les citoyens et l’État. Une grande partie des Marocains a aujourd’hui le sentiment que les sacrifices sont toujours demandés aux plus modestes tandis que les bénéfices profitent à une minorité privilégiée proche du pouvoir économique et politique.
La communication gouvernementale n’a fait qu’aggraver la situation. Les chiffres annoncés ont changé plusieurs fois. Certains responsables ont parlé de quelques centaines de millions de dirhams d’aides directes. D’autres documents évoquent des milliards d’exonérations fiscales et douanières. Cette confusion permanente a renforcé les soupçons d’opacité et de mauvaise gestion. Pendant ce temps, le citoyen marocain continue à faire face à une hausse généralisée des prix : alimentation, carburants, loyers, électricité, transport. Dans ce contexte, voir des milliards dépensés sans effet visible est devenu insupportable pour une partie croissante de la population.
L’opposition réclame aujourd’hui une commission d’enquête parlementaire afin de faire toute la lumière sur cette affaire. Des voix demandent la publication complète des noms des importateurs ayant bénéficié des exonérations et des aides publiques. D’autres dénoncent un système de rente déguisé sous couvert de soutien économique. Même dans certains cercles proches du pouvoir, l’inquiétude grandit face à l’ampleur de la colère populaire.
Le plus grave pour le gouvernement Akhannouch est peut-être ailleurs : cette affaire des moutons est devenue un symbole national. Le symbole d’un pouvoir accusé d’être déconnecté des réalités sociales, incapable de protéger les classes moyennes, incapable de maîtriser les prix, incapable de restaurer la confiance. Dans les discussions populaires, beaucoup considèrent désormais ce gouvernement comme l’un des plus impopulaires de l’histoire récente du Maroc. Chaque nouvelle polémique renforce davantage ce sentiment d’usure et de défiance.
Le scandale des milliards des moutons dépasse donc largement la simple question agricole. Il reflète une crise politique, sociale et morale beaucoup plus profonde. Une crise où une partie du peuple marocain a le sentiment de ne plus être entendue, tandis qu’une élite politico-économique continue à gérer le pays comme un marché réservé à quelques-uns.





