2024. Je commence l’écriture de Vermeille. Je réside alors à Perpignan, où je suis née, où sécheresse chronique et épisodes caniculaires rongent les corps, les esprits et les vies des humains et des non- humains.
Dans un territoire qui se commence à se transformer en brasier, le climat est le motif principal de Vermeille. S’il s’agit d’écrire un récit climatique et de l’inscrire dans un cycle[1], je décide de ne pas céder au désespoir ni au catastrophisme, plutôt de tenter de proposer une forme littéraire traversée par un élan vital et un sens du panache.
J’enquête d’abord avant d’écrire, un processus récurrent dans ma pratique. Je recueille un matériau hétérogène – conversations, documents, archives, situations observées – qui est transformé pour innerver la fiction. Enquêter permet de s’ancrer à l’échelle du réel, plus précisément à une échelle écologique[2] : écouter celles et ceux qui travaillent des sols, les habitent, façonnent et refaçonnent les territoires de leurs gestes, connaissent au plus intime les textures, matières, vibrations et cycles de tous les vivants, visibles et invisibles.
Telle Laurence Manya-Krief dite « Yoyo », une vigneronne qui fait des vins nature et a assisté depuis plusieurs années à l’instabilité et l’accélération climatiques. Cette rencontre détermine la création du personnage principal du roman. Jo sera infusée par Yoyo, et en même temps re-créée. Elle oppose au capitalisme tardif hanté par la destruction la nécessité du maintien des survivances rituelles, et une éthique du recommencement depuis les ruines du monde. Un personnage de femme flamboyante, désespérée et orageuse.
Une autre rencontre sédimente le roman : Jean-Philippe Padié, vigneron à Calce, qui pratique également une viticulture soucieuse du vivant. Dans sa cave, nous écoutons Waslat, le dernier album d’Interzone. Nous percevons la Terre tonner, nous sommes à l’écoute des vibrations et des flux sonores du monde. Waslat deviendra la musique qui traverse le roman, les corps et les esprits des personnages, jusqu’à imaginer avec le duo Interzone un concert littéraire pour la parution de Vermeille[3].
Ce sont par les rencontres, par les relations entre des pratiques différentes, telles littérature, viticulture et musique, que peuvent se tisser des zones de réverbérations et de nouvelles constellations où s’allumeront des mèches fécondes…
Florence Jou
[1]Payvagues (éditions de l’Attente, 2023), Xixi, (éditions MF, 2025) et Vermeille forment le cycle des fictions climatiques, où des personnages féminins sont en prise avec les transformations climatiques.[2]Concept développé dans Approche écologique de la perception, J.J. Gibson, traduit par Olivier Putois, éditions Dehors, 2014.[3]Le 26 Mai 2026, première représentation de Vermeille avec le duo Interzone à la Maison de la Poésie de Paris.
Florence Jou développe un travail à la croisée de la littérature, de la performance et de la recherche-action, explorant depuis plusieurs années les effets du dérèglement climatique sur nos récits et nos manières de percevoir le monde. Sa pratique, fondée sur l’enquête, l’expérimentation et la collaboration avec d’autres artistes, enseignants ou amateurs, donne naissance à des formes transdisciplinaires.
Elle est l’autrice de Payvagues (2020) et Xixi (2025), auxquels s’ajoute Vermeille, son premier roman en librairie le 16 avril prochain, publié aux éditions de l’Attente, inscrit dans un cycle de fictions climatiques. Son écriture s’inscrit dans une perspective qui refuse le désespoir pur, cherchant au contraire des formes de résistance créative, dans l’esprit de l’anthropologue Ailton Krenak : « Si la chute du monde a lieu, alors autant chuter avec force, avec créativité, avec élan ».
Crédits photo : Florence Jou © Bénédicte Roscot
Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com
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