Toute cette semaine, Le Monde d’Elodie dresse le portrait de l’aventure, en partant à la rencontre de cinq explorateurs des temps modernes. Lundi 27 avril 2026, la littérature et la poésie de l’aventure et de l’exploration avec Sylvain Tesson.
Publié le 27/04/2026 09:45
Temps de lecture : 3min
Écrivain, voyageur, arpenteur du monde, funambule des mots… Très tôt, Sylvain Tesson a choisi de quitter les sentiers battus pour aller vers les marges, celle du monde, mais aussi celle de l’existence. À 20 ans à peine, il a traversé des continents, de la Sibérie à l’Asie centrale, à vélo, à pied, à cheval. Ces expéditions deviennent la matière d’une écriture qui lui est propre, où le réel se mêle à la pensée. Avec L’Axe du loup, il a suivi les traces des évadés du goulag, avec Sur les chemins noirs, écrit après sa chute, on comprend que cet accident marque un avant et un après dans sa vie, car la marche devient à ce moment-là, une reconstruction. C’est d’ailleurs ce que raconte La Panthère des neiges qui lui a valu de recevoir le prix Renaudot.
franceinfo : Est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez compris que votre vie ne serait jamais sage ?
Sylvain Tesson : D’abord, c’est un exercice dont je me méfie un peu, cette espèce de tentative de poser sur soi un regard biographique et de dire, dès mes douze ans, j’ai eu l’impression que je devais consacrer ma vie à défricher les confins. Je ne crois pas à ça. Il y a des hasards, il y a des occasions, parfois, on les saisit, souvent, des portes s’ouvrent, on réussit à s’engouffrer avant qu’elles ne se referment. C’est un peu ce qui m’est arrivé. Alors techniquement, j’ai fait le tour du monde à vélo quand j’avais 20 ans et je me suis mis à écrire tous les soirs mon journal intime.
J’ai trouvé tellement merveilleux de convertir chaque soir sa vie dans le cadre d’une petite page de calepin, après avoir vécu des choses rocambolesques que je me suis dit : ‘Ne nous arrêtons pas !’
Sylvain Tessonà franceinfo
Vous avez beau dire ce que vous voulez, on sait ou on ne sait pas qu’on est une tête brûlée. Vous avez toujours eu envie de croquer la vie à pleines dents, d’aller très vite, de vivre tout simplement.
J’aime la vie profondément. Je ne suis jamais las, ni jamais lassé. Peut-être que mon petit transformateur intérieur est réglé sur un ampérage qui m’a été transmis par les conductions électriques de mes parents qui étaient assez électrocutés. C’est vrai que j’avais des parents très énergiques, qui croyaient au travail et qui ont beaucoup aimé ça et qui se sont quasiment tués à la tâche. Voilà une expression ordinaire qui dit magnifiquement les choses. Alors j’ai hérité de ça, un amour inconsidéré de l’action, de l’effort, de la vie, de la pensée.
Victor Hugo disait, Aimer, c’est souffrir. J’ai l’impression que vous êtes d’abord un amoureux de la vie. Est-ce que cette chute a cassé quelque chose ou au contraire, est-ce qu’elle vous a permis d’habiter autrement le monde ?
Malheureusement, je crois que ni l’un ni l’autre. Elle a développé des mauvais penchants, j’avais l’occasion en revenant à moi de devenir meilleur. Malheureusement, non seulement, je ne l’ai pas saisie, mais j’ai raté cette occasion parce que je suis devenu encore peut-être plus agité ou en tout cas encore plus avide.
Vous utilisez souvent la poésie. Est-ce qu’elle permet de délivrer des choses que la réalité ne peut pas réellement nous raconter ?
Oui, je crois que la poésie dit ce que les choses sont vraiment puisqu’elle va vers la nature des choses. Elle dit ce que les choses semblent être, puisqu’elle peut mentir. En plus, il y a quand même une politesse de la poésie, notamment par l’art de l’alexandrin ou parfois par la forme du quatrain, très classique et très corsetée. La poésie offre la politesse de dire des choses très profondes dans une forme réduite et rapide. En cela, elle est très moderne.
On croit qu’on a inventé la forme courte avec le tweet, enfin mon cul sur la commode ! Le sonnet, le quatrain ou l’aphorisme de moraliste existent depuis des siècles.
Sylvain Tessonà franceinfo
Est-ce qu’il y a encore des chemins à explorer ? Est-ce que l’aventure est intrinsèquement liée à cette notion de liberté aussi ?
Je crois que l’aventure existe absolument encore. Elle est de deux ordres. Il y a encore une possibilité de repousser les limites physiques. Ça, c’est vraiment l’aventure dans sa dimension sportive de l’exultation acrobatique. Il y a des parois dont on imaginait qu’on ne pourrait jamais les escalader il y a 50 ans, que des jeunes gens maintenant descendent avec des surfs des neiges. Et il y a l’autre dimension qui est la dimension de l’exploration, de la découverte de soi-même ou du monde, et qui existe toujours, mais qui demande tout de même l’injection d’un petit ingrédient. Évidemment, le monde est beaucoup plus cartographié, beaucoup plus étudié, beaucoup plus documenté. Il faut aujourd’hui que les voyageurs, les aventuriers, les cœurs aventureux injectent l’imagination pour aller chercher des interstices qui n’ont pas encore été découverts, pour aller trouver des parages qui n’ont pas encore été cartographiés. Il faut qu’ils trouvent une manière de continuer à ouvrir les portes de la perception, comme disait Aldous Huxley, mais c’était pour d’autres raisons sur lesquelles nous jetons un voile pudique, les drogues.
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