Après Jérémy Valet (M6 & Beyond), Sébastien Lesage (Coca-Cola), Jean-Guillaume Bertola (McDonald’s), Pascal Crifo (Publicis Sport), Augustin Pénicaud (Havas Play), Raphaël Porte (CMA Média) et Céline Durand (The Fan Syndicate), nous terminons notre série d’interviews sur la Coupe du Monde 2026 avec une interview atypique, celle de Sabine Callegari, psychanalyste, spécialiste en neurosciences, conseil aux dirigeants et sportifs de haut niveau, et autrice des livres « Dans la tête de Zidane » et « La vie augmentée ». Sabine Callegari a également conclu la conférence Sport&Com Meeting#3 le 15 avril dernier au Stade Jean Bouin (voir la vidéo sur notre chaîne YouTube).
CB News : Quelles sont les répercussions d’une coupe du monde de football sur la psyché du consommateur ?
Sabine Callegari : Un événement de grande envergure comme une Coupe du monde de football génère un champ de conscience collectif extrêmement puissant, nourri par l’association des pensées et des émotions partagées par des millions d’individus. C’est un champ d’énergie commun dans lequel nous baignons tous.
Chacun a pu observer cela de façon empirique (nous sentons bien dans les rues de Paris que l’ambiance n’est pas le même le lendemain d’une victoire du PSG), et les marques le savent depuis longtemps aussi, puisqu’elles investissent les espaces publicitaires les plus coûteux au sein des grands événements sportifs mondiaux.
Ce qui est remarquable aujourd’hui, c’est que les variations (les pics) du champ de conscience collectif sont observés et quantifiés par la science. Une expérience appelée Global Consciousness Project (Projet de conscience globale) a été mise en place dans les années 90 par l’Université de Princeton. Il est toujours actif aujourd’hui. Cette expérience valide l’existence d’un champ de conscience collective et mesure comment les grands événements de masse le modifient. La méthodologie a été inventée à partir d’une hypothèse fondatrice en physique quantique : la conscience humaine a un effet sur des systèmes physiques. Ici des générateurs de nombres aléatoires. Le projet a donc débuté avec l’installation à travers le monde d’une vingtaine de générateurs de nombres aléatoires (GNA), pour étudier leur comportement en réponse à des événements collectifs marquants. Et les chercheurs ont mis en lumière des déviations statistiques très importantes (par rapport aux données attendues dans un cadre purement aléatoire).
Les déviations les plus spectaculaires ont eu lieu lors des attentats du 11 septembre, du tsunami de Thaïlande (2004), de la mort de Lady Diana (1997), et lors des grands matchs des coupes du monde de football. Plus l’événement est émotionnellement investi, plus le champ de conscience collectif est modifié, intensifié donc, et plus son impact sur les systèmes physiques est important. En d’autres termes, tout individu, tout phénomène baigné dans le champ de conscience d’une coupe du monde en reçoit un effet. Positif dans ce cas.
CB News : La coupe du monde est donc un moment propice pour les marques ?
Sabine Callegari : Oui, et singulièrement quand son pays, ou celui de la marque, fait partie des favoris, ce qui augmente considérablement l’intensité de l’engagement du public. Et, plus profondément, un moment comme la Coupe du monde se révèle pleinement propice pour les marques à condition que leur communication entre en résonance avec le Champ de conscience collectif. Entrer en résonance, comme le font des ondes, c’est émettre à la fois sur les mêmes fréquences de pensée, donc de thèmes (défi, conquête, performance, dépassement de soi…) et sur les mêmes fréquences d’émotions (excitation, enthousiasme, passion, foi…). Vibrer sur la même fréquence cérébrale et émotionnelle est la clé pour entrer en résonance avec le champ d’énergie collectif.
CB News : Les marques vont beaucoup s’appuyer sur les stars du foot pour communiquer autour de la coupe du monde. D’un point de vue psychique, quels sont les enjeux, les bénéfices et les risques qu’elles prennent ?
Sabine Callegari : Je pense qu’il faut dire, de façon liminaire, que l’on fait aussi de très bons messages, sans stars. En référence à la clé que nous venons d’identifier : la résonance. Un film intelligent, authentique, sans stars peut faire passer les émotions justes, et résonner avec tout ce que le sport lui-même peut déclencher. Le cinéma en est un exemple, avec des films-culte sur le sport.
Ceci dit, il est certain que la star est le véhicule d’une exposition massive et fait que la marque se trouve associée à tous les pics émotionnels de son épopée. C’est un bénéfice considérable. Le risque, et parfois le revers de la médaille, est que le sport est par essence un spectacle vivant, où le scénario n’est jamais écrit d’avance. Un match de football (tout comme une partie de billard) comporte tellement d’aléas que des physiciens l’ont même pris comme exemple des système complexes, indéterministes, donc imprévisibles.
Au sein de tous ces aléas, les facteurs propres à la star peuvent faire surgir d’énormes surprises : en termes d’exploit sportif, bien sûr, mais aussi en termes de comportement humain. Un comportement valeureux/positif valorise la marque, avec une intensité spéciale. A l’inverse un dérapage voire un geste violent peut rejaillir aussi sur son image. Toutefois, même en cas de crise, les marques peuvent rebondir. Là, se situe tout l’art des communicants.
CB News : Est-ce que cela signifie que le fameux coup de boule de Zidane lors de la finale du Mondial de 2006 a eu un impact sur ses sponsors ?
Sabine Callegari : Je ne suis pas à même de parler des effets à la place des sponsors, mais il est certain qu’ils ont craint l’impact négatif. Dans le chaos du moment, il était impossible de savoir comment l’opinion allait tourner. Mais c’était Zidane, un héros et « un homme avant tout » : c’est aussi ce qui fait la résonance émotionnelle. L’amour des foules a été plus fort que tout. Et Zidane avait aussi de bonnes raisons … comme mon livre l’a révélé.
CB News : Voyez-vous des différences entre les enjeux psychologiques des footballeurs et ceux des autres sportifs ?
Sabine Callegari : Oui, je vois des différences, mais cette réponse est d’abord culturelle (ou de psychologie collective) : le football est sans doute le sport le plus populaire en France, le plus pratiqué par les enfants à l’école, portant leurs rêves, leurs idéaux. En France, le football est un lieu d’excellence, d’où sortent régulièrement des Ballons d’or (Kopa, Platini trois fois, Papin, Zidane, Benzema, Dembélé). D’où un potentiel d’identification aux footballeurs très fort. Dès lors, les plus grands footballeurs sont devenus des personnalités globales.
Le footballeur soutient le statut de star au plan individuel ; tout en devant témoigner de son engagement dans le collectif (il représente souvent deux équipes, son club et sa nation). Il s’exprime d’abord sur le terrain en tant que sportif, mais il parle aussi en tant que label, franchise, influenceur, ambassadeur de causes sociétales et parfois même acteurs géopolitiques dans le cas du soft power… Et chacun de ces rôles charrie ses propres enjeux.
Et, sans parler de l’enjeu psychologique le plus profond, celui qui touche à l’âme des individus et des foules, il s’agit de susciter non pas seulement la « fan attitude », mais l’amour et même l’amour durable. Même si toute star a un potentiel pour que l’on s’identifie à elle, toutes les identifications ne se valent pas, elles ne sont pas de la même qualité psychique/spirituelle (au sens, laïque, de l’esprit).
Si le sportif incarne seulement, à mes yeux, celui qui réussit tout et se permet tout, il déclenche une identification sommaire et fragile, que la psychanalyse appelle identification au moi idéal, héritier de la toute-puissance infantile. En revanche, si le champion incarne les valeurs auxquelles j’aspire pour ma propre vie (courage, travail, persévérance, altruisme…) la psychanalyse parle d’une identification à l’idéal du moi, l’idéal que j’ai pour mon moi : le champion porte le flambeau de mes idéaux, ce qui génère en moi un amour profond et durable. Dit simplement, les marques bénéficient d’être représentées par personnalités, non pas narcissiques et limitées, mais évolutives et riches/accomplies.
CB News : Vous êtes coach mental individuel pour plusieurs grands sportifs. Comment travaillez-vous avec eux ?
Sabine Callegari : J’ai, dans les personnes que j’accompagne, des footballeurs et d’autres sportifs de haut niveau ; comme j’ai des grands chefs d’entreprises et des artistes. Car les enjeux intimes sont les mêmes : un désir de réussite inscrit dans leur passion, donc dans un projet de vie, d’accomplissement de soi. Je précise qu’auprès d’eux, je ne suis pas mandatée par les clubs car il y a d’autres lieux pour le teambuilding ou le coaching mental purement technique. Ces grands sportifs viennent de leur propre initiative, avec l’idée que le levier du cerveau et de l’esprit sera décisif pour leur progression ; et j’entretiens avec eux un rapport personnel.
En termes de méthode de travail, j’ai mis au point une approche singulière, que j’ai appelée « mental empowerment », qui conjugue les ressources de la psychanalyse, des neurosciences et de la physique quantique appliquée à la conscience. L’un des objectifs est d’amener le sportif à déployer toute sa puissance intérieure, qui est un potentiel naturel inhérent à l’être humain. Il y est conduit par une profonde connaissance de soi et un état de cohérence intérieure optimale, appelée la heart-brain coherence, par laquelle il atteindra ces états de performance maximale que l’on appelle le flow ou in the zone.
CB News : Une phrase de conclusion ?
Sabine Callegari : Voici une de mes citations préférées sur le football. Elle est de Bill Shankly (entraîneur mythique de l’histoire de Liverpool): « Le football n’est pas une question de vie et de mort. C’est beaucoup plus que ça ». Comment mieux dire tout ce que le football peut cristalliser, contenir, exprimer, transformer. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger…
Source:
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